Les enfants cachés à la BDH de La Souterraine

 

Ils furent cachés au lycée de La Souterraine

Durant la guerre, à l'initiative de l'O.S.E, des enfants juifs furent cachés à l'École Primaire Supérieure (EPS) de garçons de La Souterraine, l'actuel lycée. Ces enfants furent inscrits, sous de faux-noms, avec le plein assentiment solidaire de J-B Robert, le directeur de l'époque. Ils suivirent la même scolarité que leurs condisciples, mais leur séjour fut d'une durée variable

Pierre Vormus devint Pierre Valentin, Harry Kujawski : Henri Kujar et Jean-Georges Kahn : Roger Halin...

Avec Jacques Schlaff, Léon Porzycki et Henri Hochner, ils témoignent.

Les propos qui suivent proviennent du Bulletin de liaison de l'Amicale des anciens élèves des écoles publiques de la Souterraine. Pour leur compréhension, il est bon de savoir que la "BDH" (ou  "boîte d'en haut") désignait, dans le vocabulaire des potaches de l'époque, l'EPS des garçons (le lycée). Elle s'opposait à la BDB (ou "boîte d'en bas") qui désignait l'EPS des filles installée dans l'actuel bâtiment E.


Jacques Schlaff


Je garde de La Souterraine et surtout de la B.D.H. un souvenir très émouvant.

Après être passé par le camp de Rivesaltes où j'ai perdu ma mère, puis l'école du Masgelier, j'ai été convoyé à la B.D.H. par Pauline Godefroy à qui je rends hommage, persuadé qu'elle a été victime de la confusion qui régnait au moment de la Libération. Je suis resté interne à la BDH jusqu'en 1944. Restant seul au collège, car n'ayant plus de famille, j'ai été hébergé par la mère d'un copain : Jacques Beaujard qui était institutrice à St-Léger-Bridereix pendant toutes les vacances d'été. Je désirerais beaucoup renouer contact avec cette famille ainsi qu'avec celle de Becavin qui était mon correspondant et dont je situe très bien la maison après le pont de la gare.

J'ai des souvenirs assez flous mais j'ai en mémoire les noms de Mmes Boudy, Devoize, Parinaud. Je ne me souviens plus du nom de ce professeur féminin de français, qui avait de très jolies jambes... ! Et puis je garde le souvenir d'un pion qui s'appelait Puissant ; d'un autre particulièrement brutal, et d'un grand, qui me protégeait lorsque j'étais l'objet d'attaques injustifiées, et que l'on surnommait "Poteau" [NDLR : Fernand Roumilhac] Bien sûr je me souviens aussi de Guy Charret mais surtout des tisanes de sa mère qu'il fallait boire bien chaudes. Je suis resté en relation avec Kujawski (Kujar) et Vormus (Valentin) et je suis retourné assez souvent à La Souterraine sans jamais avoir reconnu ni retrouvé personne.

Bull. de l'Amicale des Anciens Elèves des Ecoles Publiques de La Souterraine, n° 35 bis, 1999, p. 15-16


Léon Porzycki


Mon père était arrivé à La Souterraine en novembre 1941 dans la voiture d'un inspecteur de police de Paris. Pourquoi La Souterraine ? Tout simplement, un ami de mon frère aîné et ses parents y étaient et nous avaient dit que la ville était hospitalière. Ma mère, mes deux frères, ma sœur et moi l'avons rejoint le 1er janvier 1942. Bien qu'ayant 9 ans, je me souviens que, sur le parcours jusqu'à la gare d'Austerlitz, je souriais aux agents de police pour ne pas attirer leur attention. Après avoir traversé le Cher à Vierzon, à l'aide d'un passeur aidé d'une équipe pour retenir une patrouille allemande, nous avons donc rejoint mon père. Il avait rapidement trouvé du travail en réparant les montres que lui remettaient les bijoutiers-horlogers Génébrias, Chastagnier et Noël. Jusqu'alors ceux-ci devaient les envoyer à Guéret. A notre arrivée, il y avait déjà plusieurs familles juives. Après la rafle du Vel d'Hiv. à Paris, en juillet 1942, d'autres sont arrivées dont la famille de celle qui, plusieurs années plus tard, devait devenir mon épouse et dont le frère avait rejoint la lère Armée française en Afrique à l'âge de 17 ans. J'ai mené à La Souterraine' une vie presque normale d'un enfant de 10 ans bien que le danger était toujours présent : l'arrestation des hommes juifs, de nationalité étrangère, par la gendarmerie locale, les nombreuses nuits passées avec les autres juifs chez Madame Rose, réfugiée dans une maison forestière lorsqu'il y avait danger.

Le premier semestre 1943, j'étais interne avec un de mes frères à la B.D.H. où M. Robert, directeur de l'école, à la demande de nos parents, nous avait accueillis avec courage et abnégation malgré le danger que son acte représentait pour lui.

Pendant six mois, nous n'avons pratiquement pas vu nos parents bien que de l'école nous apercevions la maison. Cela était trop dangereux.

Il y avait d'autres élèves juifs réfugiés à la B.D.H.. Ma sœur était interne à la B.D.B. pendant cette même période. Mlle Grande, professeur à la B.D.B., nous avait d'ailleurs accueillis avec ma sœur et ma grand-mère pendant une quinzaine de jours.

Mon frère aîné, âgé de 16 ans, était parti travailler en Savoie où, jusqu'à l'occupation allemande de la zone sud, les soldats italiens protégeaient les juifs.

Alors que le gouvernement de Pétain, la milice et les nombreux collaborateurs bafouaient la France, de nombreux habitants nous ont aidés. Qu'ils trouvent ici l'expression de notre gratitude. Sans La Souterraine, nous aurions peut-être disparu comme tout le reste de notre famille qui n'est pas revenu de déportation après la guerre.

Une action est en cours pour que M. Robert, Directeur de la B.D.H., trouve sa place dans l'Allée des justes à Yad Vachem à Jérusalem. A travers lui, ce sont les autres habitants de La Souterraine, qui nous ont aidés, qui s'en trouveront honorés.

Bull. de l'Amicale des Anciens Elèves des Ecoles Publiques de La Souterraine, n° 35 bis, 1999, p. 14-15


Henri Hochner (Henri Hochet)


L'enfant déraciné que je fus pendant la guerre, s'émeut en lisant seulement le nom "La Souterraine". Réfugié à Limoges avec mes parents qui étaient recherchés par la gestapo, âgé à peine de 10 ans, je fus conduit au collège de La Souterraine (BDH) par Mlle Pauline Godefroy sous un faux nom : Henri Hochet, j'y ai passé un an (1941). Issu d'une famille religieuse j'ai été dispensé de catéchisme et en cachette j'ai pu faire mes prières. Pendant mon séjour un incident m'est arrivé ; un surveillant, (je crois qu'il s'appelait Morlon) m'avait surpris avec mon livre de prières. J'ai refusé de le lui montrer et encore moins de le lui remettre -, alors, je fus conduis au bureau du directeur qui était au courant de mon origine et qui m'a sérieusement sermonné, m'expliquant le danger encouru. Cette période fut pour moi très difficile. Projeté dans un monde que je ne connaissais pas, éloigné de ma famille qui se cachait dans la campagne limousine, j'ai vécu isolé et solitaire.

Mes souvenirs concernant cette année passée à la BDH sont flous. Je ne pense pas avoir été un très bon élève, mon esprit était ailleurs. Il y a quelques détails qui sont restés dans ma mémoire. A la lingerie j'ai toujours trouvé un accueil chaleureux et au cours des sorties pour la culture physique - au pied d'une tour - j'oubliais un peu mes malheurs et ma détresse. C'est avec plaisir que je ferais un pèlerinage à La Souterraine dans ce haut lieu de sauvetage d'enfants juifs.

Bull. de l'Amicale des Anciens Elèves des Ecoles Publiques de La Souterraine, n° 35 bis, 1999, p. 16


Jean-Georges Kahn (Roger Halin)


"Je suis né en 1934 à Merlebach, Moselle d'une famille juive alsacienne et lorraine. En septembre 1939, nous avons été évacués à Civray, Vienne. En juillet 1942, nous avons traversé la "ligne de démarcation" à pied, la nuit, en grand secret. Limoges - Lyon - Nice. Les Italiens, qui occupaient la région de Nice étaient relativement modérés et n'ont pas persécuté systématiquement les juifs. Mais en 1943, la situation a changé. Il a fallu repartir. Un réseau de sauvetage des enfants juifs, animé par des résistants français non juifs, a permis de "placer" de nombreux enfants dans le centre de la France - dans des fermes, des écoles publiques, des monastères etc. - C'est ainsi que je suis arrivé en décembre 1943 à la Souterraine, au collège de garçons. La jeune femme qui s'est occupée de mon groupe, Pauline Godefroy, a été arrêtée. Torturée, elle a gardé ses secrets et ne nous a pas livrés. J'ai fait planter un arbre en son souvenir dans la "Forêt des justes" à Jérusalem. A la Souterraine, j'ai été élève en 8ème dans la classe de Monsieur Boucher et en 7ème dans celle de Monsieur Cibot, jusqu'en juillet 1945. C'étaient d'excellents instituteurs, tout à fait dans la tradition de l'école publique laïque française depuis jules Ferry. Ma mère m'a rejoint en février 1944. Elle était la "bonne à tout faire" de l'économe du collège. Elle a dû travailler très dur dans des mauvaises conditions, mais c'était infiniment préférable à la déportation qui nous menaçait. En mars 1944, ma mère a trouvé un autre emploi. Elle est devenue "aide cuisinière" aux Rosiers, un sanatorium situé à quatre kilomètres de la Souterraine, au-delà de la Tour de Bridiers. [NDLR : L'actuel IME de La Roseraie]

Nous avons été très bien accueillis par le Dr. Marlaud, patriote résistant et par la directrice, Mademoiselle Frantout. Dans cette maison régnait une ambiance intellectuelle très élevée, imprégnée d'un christianisme de bon aloi. Le Frère Généreux, qui avait jadis participé à des expéditions avec Pierre Teilhard de Chardin, m'a initié à la philosophie à l'age de onze ans au cours de longues marches par monts et par vaux.

J'étais aussi louveteau aux E.D.F. Un jour nous sommes tombés sur un groupe de maquisards qui opéraient à partir de la tour de Bridiers et nous ont menacé de mille morts si nous révélions leur secret. Les troupes de la Milice ont occupé le collège peu avant la libération. Comme, par la force des choses, je connaissais les activités de la Résistance qui avaient lieu aux Rosiers, les miliciens ont essayé de me faire parler. Heureusement, ils ne m'ont pas fait de mal, mais je l'ai échappé belle. Les troupes allemandes et les miliciens ont tout de même investi les Rosiers sur la foi de faux renseignements que je leur avais donnés - je les avais volontairement induits en erreur - Ils ont failli tuer tout le monde. Ma mère, qui comprend l'allemand, a clairement entendu leurs conciliabules, mais comme je leur avais dit que la forêt toute proche était infestée de résistants, ils se sont vite retirés, craignant un barrage sur la route de leur retour. C'était la veille du massacre d'Oradour ! L'année scolaire 1944/1945 nous étions déjà libérés, mais la guerre n'était pas finie. Nous n'avons pu rentrer en Lorraine qu'en juillet 1945. Délivrés des angoisses de l'Occupation, nous avons passé une année normale à la Souterraine dans des conditions matérielles acceptables et une élévation morale extraordinaire. Mon frère aîné, qui s'était engagé dans les Forces Navales Françaises Libres en 1940, a fait toute la guerre sous le pavillon français. Il est venu nous voir plusieurs fois à la Souterraine en 1944 et 1945. Son uniforme d'officier français faisait grande impression nous n'étions pas peu fiers de l'avoir parmi nous. Pour nous, pauvres persécutés, "ces pelés, ces galeux d'où venait tout leur mal", c'était enfin l'occasion de relever la tête !

Mon frère, Claude Kahn, vit toujours à Amiens, Somme, Il s'occupe activement des Anciens de la France Libre, mais le temps passe pour tout le monde. En l'an 2000 cette association mettra officiellement fin à ses activités. Claude avait 18 ans en 1940. Il fait partie des plus "jeunes". Mon autre frère, Paul, né en 1924, était en 1944 à Saint-Junien, Haute-Vienne. Il travaillait comme moniteur au Centre des Jeunes Travailleurs. Ce centre était aussi un maillon très important dans la chaîne de la Résistance. Mon frère Paul, qui est souvent venu à la Souterraine, est mort en décembre 1997."

Bull. de l'Amicale des Anciens Elèves des Ecoles Publiques de La Souterraine, n° 35, 1998, p. 15-17


Pierre Vormus (Pierre Valentin)


"Réfugié dans la Creuse dès 1940 avec mes parents à Lavaveix-les-Mines.

Nous avons été cachés avec des vrais faux papiers établis par Monsieur le Maire, Monsieur Forignon, hommage lui a été rendu. Il a été déclaré Juste parmi les nations, médaille remise à sa fille Madame Brisset, le 14 décembre 1995.

En octobre 1943, je m'appelle Pierre Valentin et l'OSE me place au Collège de La Souterraine.

C'est ainsi que je fis connaissance de ce lieu et du Directeur de ce collège, Monsieur Robert. Monsieur Robert avait le sens de l'accueil dans cette période difficile où les arrestations faisaient partie de la vie quotidienne. C'était l'accueil du Juste qui sauve une vie et c'est beaucoup de vies que Monsieur Robert a sauvé (...) Monsieur Robert, par sa volonté a su faire participer au sauvetage des enfants que nous étions l'ensemble des enseignants et du personnel.

Si    nous avons la chance de le dire et de l'écrire c'est grâce à l'action des hommes et des femmes de cette trempe et Monsieur Robert était ce type d'homme (...)".

P. Vormus, lettre manuscrite, datée du 5 mai 1999.

 


Harry Kujawski (Kujar)


"1943-1944. Sombres années. Le Masgelier, où l'O.S.E. m'avait recueilli avec tant d'autres, était fermé, les enfants dispersés. La clandestinité commençait pour nous, à treize ans.

Nous fumes une poignée à être cachés au Collège de La Souterraine (Creuse).Faux noms, faux prénoms, fausse nationalité, faux lieux de naissance. Le directeur de l'établissement n'ignorait rien de notre situation et de ce que nous étions réellement. Inscrire et héberger de tels enfants représentait pour lui un risque grave. Une descente de police au Collège ou une simple lettre de dénonciation et l'histoire de M. Robert s'arrêtait là. Il en avait pleinement conscience et a néanmoins accepté de nous protéger en nous accueillant, risquant au moins sa liberté, éventuellement sa vie."

Lettre manuscrite, 1999


M. Horowitz


"Je soussigné, Menashe Meno Horowitz, né à Vienne (Autriche) en 1929, et demeurant à présent à Tel-Aviv, Israël, témoigne que j'ai vécu en France à l'époque de la 2e guerre mondiale, et qu'en 1943-44, pendant une des périodes les plus dangereuses de. l'occupation, j'ai été caché au Collège de La Souterraine (Creuse). Voici quelques détails sur cette époque dont je me souviens clairement.

Ma famille était d'origine polonaise et en 1940 nous nous étions réfugiés dans l'Hérault. Depuis 1942 j'avais été pris en charge par l'OSE, et pour des raisons de santé et de sécurité j'avais été placé dans la maison d'enfants de Montintin (Haute-Vienne) et puis à Limoges. Pendant l'été 1943 les rafles de la police se multipliaient, et on nous envoya à la maison d'enfants de Brout-Vernet, loin de la ville. La situation s'aggravant je fus muni de faux papiers au nom de Michel Hofmann, né à Strasbourg, et en automne 1943 je fus placé dans le collège des garçons de La Souterraine.

Nous étions plusieurs garçons juifs cachés à l'école. Par notre apparence et notre comportement, nous étions clairement différents des élèves de l'établissement, qui provenaient de la région avoisinante. Je pense que tous, élèves, personnel et professeurs, devinaient que nous étions des Juifs cachés. A cause des activités du maquis, il y avait souvent des opérations de la.police dans la région, et un poste de la police était même situé tout près de l'école. Le directeur de l'école, M. Robert, s'exposait donc à des risques considérables en nous accueillant. Pendant tout mon séjour à La Souterraine, je n'ai pas été pas été inquiété. En fait, tous ceux qui ont été cachés dans ce collège ont survécu.

Nous habitions à l'internat de l'école. Nous étions sans nouvelles de nos familles, et en fin de semaine et pour les fêtes, quand les internes ordinaires rentraient chez eux, nous restions au collège. Notre seul lien avec l'extérieur était une assistante sociale, qui nous rendait visite de temps en temps. Dans ces conditions pénibles, le personnel de 11 école nous a montré de la sympathie. En particulier, la lingère de l'établissement, Mme Charret, s'occupait de nos problèmes journaliers, et nous a permis de surmonter notre isolement.

Je garde un souvenir ému des personnes qui se sont gravement exposés pour nous protéger, et je pense que la mémoire de M. Robert et de Mme. Charret, devrait être conservée en leur accordant le titre de "Justes parmi les Nations". "

Lettre de M. Horowitz, Tel-Aviv, le 2 janvier 1999





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